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Adultère- Partie II

  • Dahri Hamdaoui
  • 27 août
  • 7 min de lecture

Il allait sortir de la maison quand Fatima le rattrapa sur le pas de la porte et lui dit à voix basse :

« Il paraît que Leïla est enceinte.

-  Et alors ?

- Comment ça et alors ? Leïla, la femme d’Abdelkader, le fils de Mokhtar, est enceinte, je te dis.

Khaled fronça les sourcils. Il venait de saisir. Abdelkader était à l'étranger, en France paraît-il, absent depuis plus de quatre ans.

- Femme, ne dis pas de bêtises. Tu as dû mal entendre et tu confonds avec une autre femme.

- Mais non, je te dis. Tout le village en parle. Mais va à la mosquée, il est temps. Je te dirai tout à ton retour. »

Et elle le poussa dans la rue.

Il n'avait que quelques pas à faire. La mosquée donnait sur la place du village. Ce que venait de lui dire sa femme le préoccupait. Il connaissait bien Leïla et Abdelkader. Ils ont été tous deux ses élèves tout au début de sa carrière, à quelques années d'intervalle l'un de l'autre. Le garçon était un élève studieux. Il montrait un vif intérêt pour les études mais il n'a pu aller au-delà du collège. Il a fait deux ans dans une école de formation professionnelle d'où il est sorti avec un diplôme de soudeur. Ensuite, il a travaillé chez quelques artisans dans les petites villes voisines de Sig et de Mohammedia. Puis lassé de faire la navette, il a ouvert, dans le village même, un atelier dans lequel il faisait quelques réparations avant de se lancer dans la fabrication de divers objets en métal : portes, portails, barrières, sommiers, barreaux, etc. Il a connu alors une relative prospérité et a pu épouser à vingt-six ans Leïla en 1988. Elle avait alors trois ans de moins que lui.

Khaled connaissait bien Leïla. Elle avait été une de ses meilleures élèves, intelligente, polie et, ce qui ne gâtait rien, d'une grande beauté. Elle était tellement belle et si précoce qu'à douze ans, année de sa sixième, elle paraissait en avoir quinze. Ses parents interrompirent alors sa scolarité et elle ne sortit plus de la maison jusqu'à son mariage.


En traversant la place, Khaled rencontra deux de ses anciens élèves qu'il n'avait pas revus depuis des années. Il resta à bavarder avec eux quelques instants. Ils lui apprirent qu'ils venaient de terminer leurs études dans une grande école d'Oran et qu'ils songeaient à embrasser une carrière militaire. Ils n'avaient pas d'autre choix : c'était ça ou le chômage. Il essaya de les dissuader en leur rappelant le climat d'insécurité qui régnait sur le pays, mais il voyait bien que leur décision était prise. Déjà, la plupart des jeunes gens du village s'étaient engagés dans la gendarmerie, dans la police ou même, depuis cette année, dans la police communale. Il les quitta en se disant qu'il était encore heureux qu'ils aient choisi cette voie. Le pays avait mal de sa jeunesse. Quatre voies seulement s'offraient à celle-ci : l'uniforme, le chômage, l'exil ou le terrorisme. Même la contrebande et le marché noir qui étaient plus ou moins tolérés, il y avait quelques années seulement, sont devenus de très dangereuses activités.


L'appel du muezzin, amplifié par les hauts parleurs, le tira de ses pensées. Il résonna clair comme un chant de rivière dans le ciel pur de cette fin de journée, roula dans le vallon et se perdit entre les collines environnantes. Khaled salua quelques personnes sur le seuil de la mosquée et se hâta de rejoindre les fidèles qui se pressaient déjà vers les premiers rangs.

Une fois la prière achevée, Khaled se retira dans un coin éclairé par un lustre. Il s'assit et se mit à lire un livre d'exégèse qu'il avait pris d'une grande armoire vitrée trônant dans la salle de prières. Deux groupes s'étaient formés. Le premier comprenait des jeunes gens pour la plupart collégiens ou lycéens et deux universitaires. Khaled les vit ouvrir des cahiers sur leurs genoux et prendre des notes. Ils révisaient sans doute quelques leçons sous la conduite de leurs deux aînés. L'autre groupe s'était installé juste à proximité du minbar autour du jeune imam Mahieddine. C'étaient des paysans, quelques jeunes qui n'avaient pas eu la chance de finir leur scolarité ou qui n'avaient jamais mis les pieds dans une école et surtout de vieilles personnes qui restaient là à écouter l'imam qui, chaque soir entre les deux dernières prières de la journée, donnait un cours d'exégèse du Coran ou répondait à leurs questions. Ils étaient ravis d'apprendre ainsi quelque chose, un verset ou un hadith ou un épisode de la vie du prophète (PSL). Et ces quelques minutes passées à l'écoute de ce jeune imam leur donnaient l'impression d'être chaque jour un peu plus savants.

Mahieddine était un grand et beau jeune homme de trente-six ans, à la barbe noire. Il avait le teint blanc et ses yeux noirs brillaient d'intelligence sous un front haut. Lui aussi a été un de ses élèves. Enfant, il était brillant et nettement supérieur à ses camarades. Il était la fierté de sa famille, de l'école et du village tout entier car il avait toujours eu les meilleurs résultats à tous ses examens jusqu'au baccalauréat. Puis et alors que tout le destinait à une brillante carrière de médecin ou d'ingénieur, il étonna tout son monde en choisissant de poursuivre ses études supérieures à l'université des sciences de la religion de Constantine. On aurait dit qu'il se punissait d'une faute inconnue, d'un crime mystérieux. Ses parents auraient tellement voulu qu'il fût le premier docteur issu du village.

Quelques minutes plus tard, des éclats de voix venant du groupe de Mahieddine firent se redresser les têtes de toutes les personnes encore dans la salle. Khaled referma le livre et tendit l'oreille. Quelques bribes de la discussion lui parvinrent. Le sujet abordé ce soir-là était très sérieux : quelle place donner à la charia dans un état moderne ? Le jeune imam essayait de tempérer la fougue de quelques jeunes qui soutenaient que si le pays vivait dans le chaos, c'était justement parce qu'on s'était éloigné de la loi divine. Il leur disait que la plupart de nos textes de loi respectent l'esprit de la charia. Il allongeait ses phrases, utilisait des mots savants et compliqués et se perdait dans des explications encore plus savantes. Il cherchait l'approbation des quelques vieillards qui hochaient la tête alors qu'ils se sentaient égarés dans ce débat même s'ils en saisissaient la gravité.


Khaled fronçait les sourcils à l'écoute de cet échange de paroles. Il était soucieux. Depuis plus d'une décennie, l'état s'était peu à peu désintéressé de ce qui se tramait dans les lieux de culte malgré un discours de façade. Voilà où nous a mené cette désaffection de l'état : tout le monde s'improvisait savant et n'importe qui pouvait édicter des fatwas et affirmer telle chose licite ou illicite. Il voulut intervenir quand un homme interpella un des jeunes qui harcelaient de questions le jeune imam. Il lui demanda de donner un exemple de loi qui contredisait la charia. Le visage du jeune homme se contracta en un rictus et lâcha, l'air méchant :

« Le code de la famille, hein, il ne contredit pas la charia ? »

- Oui, bien sûr, ... le code de la famille, ... enfin peut-être, balbutia l'homme qui ne savait même pas ce que signifiait cette expression.

- Comment ? Le code de la famille ? Mais c'est l'émanation même de la charia, l'interrompit Mahieddine.

- Ah, bon ! C’est la charia qui dit que le logement conjugal revient à la femme en cas de divorce ? reprit le jeune homme comme s'il n'avait attendu que cela.

Et il ajouta :

« Et le résultat, c'est que toutes les femmes empoisonnent la vie de leurs maris pour les pousser au divorce et obtenir le toit conjugal. Elle est belle cette loi qui permet de créer des maisons de débauche. »

Le jeune imam était interloqué. Les vieillards, choqués, ne trouvaient plus aucun mot.

Khaled, qui s'était levé et s'était rapproché, lança, furieux : «N'as-tu pas honte, une telle insolence dans ce lieu sacré ?

- Mais, sidi, on discute seulement. On ne fait rien de mal, dit un des jeunes hommes qui avait reconnu son ancien maître.

- Rien de mal ? Penses-tu ? À écouter vos inepties, toutes les femmes ne pensent qu'à se dévergonder.

Et se tournant vers le jeune homme qui haranguait l'imam :

- Et puis, toi, pour qui toutes les femmes sont mauvaises, ces lieux de débauche, comme tu dis, ne sont-ils fréquentés que par des femmes ? On n'y rencontre pas des hommes aussi ? »

Et s'adressant à tous les autres :

« Savez-vous que vous venez d'insulter vos mères ? Et vos sœurs ? Et toutes les femmes du monde entier ? Levez-vous et allez refaire vos ablutions, et prier pour que Dieu vous pardonne ces graves offenses. »

Sur ce, les jeunes se levèrent et se dirigèrent vers la salle des ablutions. Khaled savait qu'ils n'étaient pas convaincus et qu'ils obéissaient parce qu'ils le respectaient encore. Mahieddine se leva et vint vers lui. Il lui toucha le bras, sans un mot, dans un signe de reconnaissance. Le directeur d'école s'excusa de s'être laissé emporter dans la mosquée. Il aurait voulu ajouter tellement de choses mais il se tut d'impuissance. Il aurait voulu dire que les choses ne marchent plus comme avant dans ce pays. Un vent de folie s'est levé, balayant tout sur son passage. Nos jeunes ne respectent plus rien ni personne. Nous avons failli quelque part. Nous, la société, la famille, l'école et toutes les institutions de l'état, sommes tous responsables de cette faillite. Sans doute avons-nous été poussés à faillir pour quelques intérêts sordides. Par un individualisme mesquin, immodéré, furieux, inhumain. Par lâcheté aussi, nous nous sommes calfeutrés dans nos coquilles, et nous avons fermé les yeux sur toutes les déviances jusqu'à l'aveuglement, espérant que le vent passera. Mais non, la tempête nous emportera tous, si... Il aurait voulu crier toutes ces choses, mais il se tut.


Dahri Hamdaoui


Retrouvez cette nouvelle dans : "Si mon pays m'était conté...Nouvelles sur l'Algérie contemporaine"

Edition L'Harmattan - Collection : Lettres du monde arabe


A propos de l'auteur

Né le 15 septembre 1950 à Saïda (Algérie), Dahri Hamdaoui a vécu et fait ses études à Oran. Il a par la suite enseigné le français langue étrangère jusqu’en 2005 avant de prendre une retraite anticipée.

Où trouver les livres de cet auteur

Si mon pays m'était conté...Nouvelles sur l'Algérie contemporaine – Editions L’Harmattan, 2007


Galette d'orge et huile d'olive | Les éditions du net, 2016


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