Adultère - Partie IV
- Dahri Hamdaoui
- 10 sept.
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Il descendit les escaliers de la terrasse et traversa le petit jardin. À travers les barreaux de la grille il vit qu'il s'agissait bien d'une femme.
« Qui es-tu ? lui demanda-t-il.
- Je suis Leïla, la fille d'Ahmed. Vous ne me reconnaissez pas, sidi. J'ai été votre élève, dit-elle tout en dévoilant son visage. Ouvrez-moi, je vous en prie. »...
Il la reconnut aussitôt. Il lui ouvrit la porte et lui permit d'entrer. Il ne dit pas un mot : il avait deviné la raison d'une telle visite, à une heure aussi tardive. Fatima, debout en haut des escaliers, l'attendait, alarmée par les coups à la porte. Elle reconnut tout de suite la jeune femme et vint à leur rencontre.
« Leïla, tu es folle de sortir à cette heure-ci, la gronda-t-elle.
- C'était justement le meilleur moment : les rues sont désertes. Et puis, je n'avais pas le choix.
- Entrez, dit Khaled et ne restez pas là à bavarder. »
Et ils entrèrent dans la maison. Fatima installa la jeune femme sur une banquette dans le salon et s'assit à côté d'elle. Elle lui passa le bras autour des épaules. Leïla avait remis son voile et baissait la tête maintenant. Elle voulait parler mais aucun son ne sortait de sa bouche. La présence de Khaled l'en empêchait maintenant et elle mesurait la gravité de ce qu'elle avait à dire. Fatima lui dit alors : « Nous savons. » Et elle se tut à son tour.
Elle lui prit doucement la main et resta longtemps à la tapoter, d'un geste affectueux, machinal, les yeux vides. La jeune femme laissa échapper un profond soupir et des sanglots silencieux secouèrent ses épaules. Khaled eut l'impression que toute la détresse du monde était dans ce soupir. Il se mit à la regarder. La belle jeune fille qui faisait rêver tous les jeunes du village était méconnaissable, décharnée, flétrie. Et si à douze ans, elle en paraissait quinze, aujourd'hui à trente ans, on lui donnerait volontiers quarante ans ou plus.
« Pauvre petite, se dit-il, elle n'a vraiment pas eu de chance. Comme la vie est parfois si mystérieuse, si difficile à comprendre. Une scolarité interrompue parce qu'elle était belle et alors qu'elle aurait pu réussir. Un mari qui l'abandonne, disparaît et ne donne plus signe de vie moins de deux ans après son mariage. Oui, la vie nous joue de drôles de tours. »
Puis il se ressaisit :
« Femme, tu n'as rien à offrir à notre hôte, elle doit avoir faim sans doute.
- Non sidi, j'ai déjà dîné. Et je ne suis pas venue pour... ça...
- Je sais, je sais, ma petite. Fatima et toi, vous allez vous reposer dans notre chambre. Moi, je vais passer la nuit dans celle des garçons. Allez, allez. »
Et il les poussa vers la chambre. Elles obéirent en silence.
Il retourna à son livre et s'assit dans son fauteuil. Il ouvrit le livre qu'il avait toujours à la main mais ne put en lire une seule ligne. Il se releva et le remit soigneusement à sa place dans une étagère de la bibliothèque. Il resta là quelques instants puis se décida à aller dormir.
« Bah, on verra bien, demain est un autre jour », se dit-il.
L'appel à la prière de l'aube le tira de son sommeil. Il avait si mal dormi qu'il avait l'impression d'être resté au lit quelques minutes seulement. Il s'étira longuement les bras avant de se lever. Soudain il entendit le bruit de l'eau qui coulait du robinet de la cuisine et les événements de la veille lui revinrent à l'esprit.
Quand il entra dans la cuisine, Fatima était déjà debout, alerte et fraîche comme à son habitude. Il la salua d'un mot. Une bouilloire chantait sur le feu du réchaud à gaz. Il s'en saisit, remplit d'eau tiède un petit seau à anse en plastique et alla faire sa toilette et se purifier pour se préparer à la prière. Il attendit que Fatima en fît de même parce qu'ils avaient pris l'habitude de prier ensemble chaque matin avant de s'asseoir dans la cuisine et bavarder à voix basse pour ne pas réveiller les enfants qui dormaient encore. Ils restaient là à partager ces moments volés aux journées de labeur qui commençaient et, depuis des années, ils ne dérogeaient à cette habitude. Durant l'année scolaire, c'étaient leurs seuls moments de répit et de communion. Pendant les mois de vacances, ils prenaient plus de plaisir à prolonger ces quelques instants autour d'une tasse de café.
Ce matin-là, Leïla les rejoignit et ils durent prendre le petit déjeuner, tous les trois, dans le salon. Comme la jeune femme gardait le silence, sans doute par pudeur, ce fut Khaled qui parla le premier :
« Hum ! Alors, Leïla, tu as bien dormi. J'espère que Fatima t'a laissé dormir et qu'elle ne t'a pas assommée de questions ? Je la connais, elle te fait subir un véritable interrogatoire jusqu'à ce qu'elle obtienne ce qu'elle désire. Il ajouta, dans un large sourire : elle a manqué sa vocation.»
La jeune femme hocha la tête en signe de dénégation et sourit à son tour. Mais ce sourire était si terne qu'il faisait pitié sur son visage encore beau.
- Allons, ma petite, dit Fatima. Courage ! C'est notre lot, nous les femmes. Les hommes font leurs bêtises et nous laissent seules à payer.
Elle se tut un instant puis elle ajouta :
- As-tu des nouvelles de ton mari ?
- Abdelkader ? Mais il... il est mort, dit la jeune femme.
- Mon Dieu ! Que Dieu ait son âme.
- Allah Akbar. Que Dieu ait son âme, répéta Khaled. Comment cela ? Quand et où ? ajouta-t-il.
- Il est mort il y a dix-huit mois. Il a été tué dans un accrochage dans la région de Télagh.
- Tué ? Dans un accrochage ? Mon Dieu, ne me dis pas qu'il avait rejoint ces barbares sanguinaires, dit Fatima.
- Si, dit Leïla, un sanglot dans la voix.
- Mais pourquoi ? Que lui manquait-il ?
- Il voulait av... avoir... des en... des enfants mais il... il ne pouvait pas...
La jeune femme ne retenait plus ses larmes maintenant. Elle pleurait et semblait se vider d'une pression trop longtemps contenue. La pauvre se cachait le visage dans les mains. Fatima la tira vers elle et, doucement, elle lui passa les bras autour des épaules.
Khaled les regardait. Il ne savait que dire. Où trouver les mots justes qui la consoleraient ? Et toutes les autres femmes qui ont perdu leurs hommes dans pareilles conditions, qui pourrait les consoler ? Et toutes les mères ? Et toutes les sœurs ? Et ces centaines de jeunes filles enlevées, asservies, violées quotidiennement ou tuées par ces sauvages ?
Toute mort est atroce. Mais mourir après avoir combattu son propre peuple ! L'air absent et le détachement de Mokhtar s'expliquaient donc. C'est ce vent de folie qui soufflait sur le pays qui en était responsable. Son fils Abdelkader était mort terroriste. Et lui, le père, ne pouvait pleurer son malheur. Ni faire son deuil. Par fierté ou par honte. Et tous les membres de sa famille se faisaient violence pour taire leur douleur. Et même dans leur sommeil, ces bouches, à jamais muettes, devaient proférer des anathèmes. Le regard éteint de ces gens-là maudissait sans doute les hommes, la terre et le ciel de ce pays.
La jeune femme était toujours secouée de sanglots, mais aucune larme ne coulait de ses yeux.
« C'est fini, maintenant, ma petite, lui disait Fatima en la serrant toujours dans ses bras. C'est fini. Ton cauchemar est fini, ma petite. »
Devant tant de douleur, elle n'osait lui parler d'autre chose. Khaled dit alors :
« Qu'attends-tu de nous. Parle. Que veux-tu qu'on fasse, ta tante Fatima et moi. »
La jeune femme s'essuya les yeux et, la tête baissée, tenta de rassembler ses idées :
« Je demande votre protection, sidi.
- Tant que tu seras dans notre maison, personne ne te fera de mal, la réconforta Fatima.
- Mais, cela ne suffit pas, il faut trouver une solution, dit calmement Khaled.
- Je sais. Voici mon acte de divorce, dit-elle en exhibant un papier plié en quatre. Mon père l'a obtenu, il y a déjà trois mois.
- Bien, c'est bien ça. Il n'y a donc plus rien à craindre de ce côté-ci, dit Fatima. Dieu heureusement, ton divorce a été prononcé. Il te faut être forte maintenant et bientôt tu seras délivrée de tout ça.
- Mais l'enfant qu'elle porte, l'interrompit Khaled, l'enfant qu'elle porte... ?
Il se tut, il ne trouvait pas les mots qui n'eussent pas blessé la jeune femme.
- L'enfant qu'elle porte, et bien, son père le reconnaîtra ! On saura le lui faire admettre, hein ? s'écria Fatima. Hein, n'est-ce pas ?...
Dahri Hamdaoui
Retrouvez cette nouvelle dans : "Si mon pays m'était conté...Nouvelles sur l'Algérie contemporaine"
Edition L'Harmattan - Collection : Lettres du monde arabe
A propos de l'auteur
Né le 15 septembre 1950 à Saïda (Algérie), Dahri Hamdaoui a vécu et fait ses études à Oran. Il a par la suite enseigné le français langue étrangère jusqu’en 2005 avant de prendre une retraite anticipée.
Où trouver les livres de cet auteur
Si mon pays m'était conté...Nouvelles sur l'Algérie contemporaine – Editions L’Harmattan, 2007
