Terminator
- Rym K.
- 23 janv. 2024
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 2 févr. 2024
« Alors comme ça vous êtes allés au cinéma voir UN film TERMINATOOOR ! Vous devez recevoir une punition digne de ce que vous avez fait, aussi vous serez un exemple pour ceux qui pourraient avoir la même idée. Des enfants de bonnes familles ne doivent pas fréquenter ces lieux ». Le maître lança ces mots avec mépris et dégout à ses élèves. Il se tenait debout face à eux, il n’était pas bien grand et plutôt grassouillet.
Il essuya la classe d’un regard sévère. Il tenait dans sa main droite une règle en bois dont il ne se séparait que rarement. Elle servait pendant la leçon à montrer une image ou un mot sur le tableau. Et régulièrement, lorsqu’il le jugeait nécessaire, elle devait calmer tout élève perturbateur.
Les enfants attendaient, assis à leur pupitre, les bras croisés. On aurait pu entendre une mouche voler dans la classe. En grandissant, ils devenaient moins dociles. Le collège était pour l’année prochaine et ils allaient lui échapper. C’était pour leur bien qu’il était sévère. Sévère mais juste. Une classe de 40 élèves. Comment se faire respecter, sinon ?
Il finit par désigner trois élèves et continua de sa voix grave :
« Toi, toi et toi, asseyez-vous sur l’estrade et déchaussez-vous ......", les coupables obéirent et résignés se dirigèrent vers le maître.
Les enfants avaient le souffle coupé de douleur à chaque coup infligé. Ils remirent leurs chaussures et retournèrent péniblement à leur place. Personne ne régissant, de peur de faire les frais de la mauvaise humeur du maître.
Je m’efforçais de garder la tête baissée et de ne pas croiser le regard de mes camarades. Je leur étais reconnaissant qu’ils ne m’aient pas dénoncé. Je déglutissais avec difficulté en entendant le maître asséner ses coups de bâton.
Deux coups sur le bureau annoncèrent la fin du supplice et le début de la leçon.
A la récréation les accusations allaient bon train ; qui avait raconté au maître ? Pourquoi je n’avais pas été puni, moi ? Je jurais sur le saint Coran que j’étais innocent, et je finis par calmer mes camarades en distribuant toutes les bricoles qui se trouvaient dans mes poches et en en promettant bien plus. Nous nous séparâmes au son de la cloche.
Nous n’avions pas classe les lundis et les jeudis après-midi, nous avions pris l’habitude de trainer dans le quartier. Jusqu’au jour où nous vîmes à l’affiche du cinéma l’Afrique le film Terminator. Nous restâmes bouche bée devant la photo d’un homme au visage dur, la mâchoire carrée portant des lunettes de soleil, une veste en cuir et munie d’un pistolet impressionnant.
Les cinémas étaient considérés comme des lieux de débauche. Les fréquenter nous faisait passer pour des voyous et non plus des enfants de bonnes familles. Nous y retournâmes malgré cela, malgré la peur de se faire remarquer et dénoncer auprès du maître, ou même encore malgré les regards désapprobateurs des passants qui nous voyaient rejoindre la chaine des spectateurs à l’entrée.
Rien ne pouvait nous arrêter. Aussi bien qu’un jour nous fûmes surpris, en entrant dans la salle, de trouver à la place du grand écran un simple téléviseur. Nous sommes tout de même restés regarder le film Kickboxeur, transformant le film d’action en une comédie hilarante.
Nous étions tous devenus des Arnold Schwarzenegger, des Sylvester Stallone ou encore des Jean-Claude Vandamme. Nous vivions toutes ces aventures avec l’intensité et l’excès de notre jeune âge.
Rien ne pouvait nous arrêter sauf la fermeture du cinéma. Aller voir un film devenait trop dangereux. Plus dangereux que les punitions du maître, nous étions au début de ce qu’on appela la décennie noire, nous allions devoir trouver d’autres moyens pour rêver.
Rym K.
Née en 1976, l'auteure a poursuivi ses études à l'USTHB de Beb Ezzouar. Elle travaille actuellement dans le domaine culturel.
